Droits de douane américains sur le pétrole russe : l’Inde garde son calme, mais l’horloge tourne
Le 21 septembre 2026, le ministre indien du Commerce, Piyush Goyal, a indiqué que New Delhi « étudiait » les détails de la nouvelle loi américaine qui permet à Donald Trump de frapper d’un droit de douane pouvant aller jusqu’à 100 % les principaux acheteurs de pétrole et de gaz russes. Derrière cette réponse prudente se joue un dossier à fort enjeu : l’accès de l’Inde à son premier marché d’exportation, sa sécurité énergétique et la crédibilité de sa diplomatie économique.
L’essentiel en 30 secondes
- La loi : le Lindsey O. Graham Sanctioning Russia and Iran Act of 2026 (H.R. 5334) a été promulguée le 18 septembre 2026.
- Le mécanisme : elle autorise des droits de douane allant jusqu’à 100 % sur les produits importés des cinq plus gros acheteurs de pétrole ou de gaz russes.
- Un plafond, pas un tarif : rien n’impose automatiquement 100 % à l’Inde. Le taux, la liste des pays et les éventuelles dérogations dépendent de décisions de l’administration américaine.
- La réponse indienne : Piyush Goyal a promis d’étudier le texte et d’en discuter « au moment opportun », sans annoncer de riposte ni de changement de cap.
- Prochaine échéance : la fenêtre de 30 jours ouverte par la loi (jusqu’au 18 octobre environ) et la rencontre Goyal–Greer au G20 Commerce de Milwaukee, qui démarre le 30 septembre.
Ce qu’a dit Piyush Goyal, et ce qu’il n’a pas dit
Interrogé lundi lors d’un événement à New Delhi, le ministre a répondu en trois temps : les informations « sortent progressivement », l’Inde va les examiner, et le sujet sera abordé le moment venu. Pas de menace, pas d’engagement à réduire les achats de brut russe, pas de critique frontale de Washington.
Ce silence calculé a plusieurs explications :
- Le texte est encore flou dans son application. Ni le taux final, ni les produits visés, ni le calendrier précis n’ont été fixés.
- Les négociations commerciales sont en cours. Un cadre pour la première phase d’un accord bilatéral a été annoncé en février, mais l’accord n’est pas finalisé.
- Une rencontre est imminente. Goyal doit s’entretenir avec le représentant américain au Commerce, Jamieson Greer, en marge du G20 Commerce à Milwaukee. Parler trop tôt, c’est affaiblir sa main.
Que prévoit exactement la loi ?
Le texte, adopté par le Sénat par 86 voix contre 11 le 7 août puis par la Chambre des représentants par 262 voix contre 159 le 16 septembre, dépasse largement la question du pétrole. Il durcit aussi les sanctions visant le secteur financier russe, la flotte fantôme, certains projets de gaz naturel liquéfié (dont Yamal LNG et Arctic LNG 2) et prolonge de cinq ans l’Iran Sanctions Act.
Sur le volet tarifaire, les points à retenir sont les suivants :
| Élément | Ce que prévoit le texte |
|---|---|
| Plafond | Jusqu’à 100 % ad valorem, en plus des autres droits déjà applicables |
| Pays visés | Les cinq plus gros importateurs de pétrole brut ou de gaz d’origine russe, en volume, sur les 12 mois précédant l’adoption, ainsi que les pays qui facilitent le contournement des sanctions |
| Délai | Une fenêtre de 30 jours après la promulgation, soit mi-octobre 2026 |
| Réévaluation | Tous les 180 jours |
| Dérogations | Le président peut suspendre les mesures s’il certifie au Congrès qu’il y va de l’intérêt national, avec un rapport à l’appui |
| Levée | Possible notamment si un accord de paix accepté par l’Ukraine est signé, sous conditions |
| Durée | Le texte s’éteint cinq ans après son entrée en vigueur |
Un point mérite de la prudence : les commentateurs ne lisent pas tous le texte de la même façon. Certains parlent d’une simple autorisation, d’autres d’une obligation d’agir dans les 30 jours. Ce qui fait consensus, c’est la marge de manœuvre laissée à la Maison-Blanche sur les taux, la liste des pays et les exemptions.
Pourquoi l’Inde est en première ligne
L’Inde est le deuxième acheteur mondial de brut russe, derrière la Chine. Selon le Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA), la Chine a absorbé environ la moitié des exportations russes de brut entre décembre 2022 et août 2026, contre 37 % pour l’Inde.
Trois chiffres résument l’exposition indienne :
- Plus de 85 % du pétrole brut consommé par l’Inde est importé, ainsi qu’environ la moitié de son gaz.
- Les livraisons russes ont représenté quelque 1,9 million de barils par jour en septembre, soit plus de 35 % des importations totales, un plus bas depuis avril selon les données de suivi maritime Kpler.
- La demande de brut continue de grimper, avec une nouvelle raffinerie au Rajasthan et des extensions de sites existants, vers un niveau record d’environ 5,4 millions de barils par jour.
Le contexte géopolitique complique encore l’équation. Depuis la guerre déclenchée contre l’Iran en février, les flux en provenance du Golfe sont perturbés, ce qui a rendu le brut russe encore plus attractif pour les raffineurs indiens. Or les négociations pour les cargaisons de novembre s’ouvrent traditionnellement fin septembre, dans un brouillard réglementaire total.
Un déjà-vu qui rend New Delhi méfiant
L’Inde a déjà connu cette situation. En août 2025, Washington avait porté à 50 % les droits sur la quasi-totalité des produits indiens, dont la moitié à titre de sanction pour les achats de pétrole russe. Ces surtaxes ont depuis été retirées, mais le précédent a laissé des traces : New Delhi considère qu’elle a été désignée alors que d’autres acheteurs, Chine et Turquie en tête, échappaient au même traitement.
C’est là le vrai test de cette loi. Si l’administration Trump applique le dispositif à l’Inde sans l’étendre avec la même vigueur à la Chine, l’argument de l’iniquité, déjà porté par le ministère indien des Affaires étrangères en 2025, reviendra au premier plan. À l’inverse, des analystes cités par la presse estiment que Washington hésitera à tendre ses relations avec Pékin à la veille d’une rencontre au sommet.

Les enjeux économiques : ce qui est vraiment en jeu
Les exportations. L’Inde a vendu pour environ 87 milliards de dollars de marchandises aux États-Unis en 2025-2026. Un droit de douane de plusieurs dizaines de points frapperait durement le textile, les bijoux, les produits pharmaceutiques, l’électronique ou les produits chimiques, des secteurs où la concurrence du Vietnam, du Bangladesh ou de l’Indonésie est vive.
L’accord bilatéral. Piyush Goyal a répété début septembre que l’accord commercial ne serait finalisé que lorsque Washington offrirait à l’Inde un taux préférentiel par rapport à ses concurrents. Depuis le 24 juillet, un droit supplémentaire de 10 % s’applique déjà à plusieurs pays, dont l’Inde. Une menace à 100 % change le rapport de force : elle devient un levier de négociation, autant qu’une sanction potentielle.
L’énergie. Le brut russe reste vendu avec une décote par rapport aux qualités moyen-orientales comparables. S’en priver a un coût, et les analystes de Kpler jugent très difficile de remplacer d’un coup les volumes de brut russe transportés par voie maritime vers l’Inde et la Chine.
Trois horloges à surveiller (notre analyse)
Au-delà des déclarations, l’issue dépendra de trois calendriers qui ne sont pas synchronisés :
- L’horloge réglementaire (jusqu’à mi-octobre). Le représentant au Commerce doit identifier les pays concernés et recommander des taux. C’est le moment où le texte cesse d’être théorique.
- L’horloge diplomatique (30 septembre). La rencontre Goyal–Greer à Milwaukee est la première occasion de négocier une exemption, un calendrier de réduction ou un taux préférentiel avant que la mécanique légale ne s’enclenche.
- L’horloge politique (novembre). À l’approche des élections de mi-mandat américaines, la Maison-Blanche a peu d’appétit pour des mesures qui feraient grimper les prix à la consommation. Cette réalité pourrait limiter l’usage effectif du plafond de 100 %, même si elle ne garantit rien.
Ce qui rend l’Inde résiliente, c’est sa capacité à ajuster ses achats sans rupture brutale : ses raffineurs ont déjà réduit la voilure après les sanctions américaines sur Rosneft et Lukoil à l’automne 2025, puis diversifié vers l’Irak, l’Arabie saoudite, l’Amérique latine et l’Afrique de l’Ouest. Ce qui la rend vulnérable, c’est que le calendrier américain ne lui laisse pas le temps d’un ajustement complet.
Quels scénarios pour les prochaines semaines ?
- Scénario 1 : usage ciblé et modéré. Washington désigne les pays visés mais fixe des taux limités ou assortis de délais, en échange d’engagements de réduction. C’est la voie la plus compatible avec les contraintes politiques américaines.
- Scénario 2 : dérogation négociée. L’Inde obtient une exemption ou un calendrier dans le cadre de l’accord commercial, contre des achats accrus d’énergie et de produits américains.
- Scénario 3 : escalade. Un taux élevé est appliqué à l’Inde, avec des représailles diplomatiques ou un rapprochement accru avec d’autres partenaires commerciaux. Ce scénario semble le moins probable à court terme, mais il n’est pas exclu.
Ces scénarios sont des hypothèses de travail, pas des prévisions : aucun n’est confirmé à ce stade.
FAQ : vos questions sur les droits de douane américains et le pétrole russe
L’Inde va-t-elle subir 100 % de droits de douane ?
Pas automatiquement. La loi fixe un plafond de 100 %, mais le taux réel, les produits concernés et les éventuelles dérogations relèvent de l’administration américaine. À ce jour, aucun taux n’a été annoncé pour l’Inde.
Que signifie « l’Inde étudie la loi » ?
C’est une formule de prudence diplomatique. Elle laisse ouvertes toutes les options, de la négociation à la réduction des achats, sans s’engager publiquement avant la rencontre avec Jamieson Greer.
Pourquoi l’Inde achète-t-elle du pétrole russe ?
New Delhi met en avant des raisons de sécurité énergétique : le pays importe plus de 85 % de son brut, doit approvisionner 1,4 milliard d’habitants et cherche des volumes fiables à prix abordable. Le brut russe est en outre vendu avec une décote.
La Chine est-elle aussi visée ?
Oui, par construction : elle est le premier acheteur de brut russe. Reste à savoir si Washington appliquera la loi avec la même fermeté à Pékin, ce qui pèsera sur la perception d’équité côté indien.
Quand saura-t-on ce qui va s’appliquer ?
La loi ouvre une fenêtre de 30 jours à partir du 18 septembre. Les premières indications devraient donc tomber d’ici mi-octobre, avec des signaux possibles dès la rencontre de Milwaukee.
À retenir
La déclaration de Piyush Goyal ne clôt rien : elle gagne du temps. Pour l’Inde, l’enjeu n’est pas seulement le niveau d’un droit de douane, mais la préservation de sa marge de manœuvre, entre besoins énergétiques immédiats, accès au marché américain et refus d’être le seul pays sanctionné pour une pratique commune à d’autres. Les quatre prochaines semaines diront si la loi Graham reste un instrument de pression ou devient une arme commerciale.
Article rédigé le 21 septembre 2026 à partir de sources publiques citées ci-dessous. La situation évolue rapidement : les chiffres et décisions peuvent être mis à jour par les autorités américaines et indiennes.
Sources:
- IANS / The Hans India : « India studying new US law on sanctions against Russian oil buyers: Piyush Goyal » (21 sept. 2026)
- Business Standard / Reuters : « Govt studying details of US tariffs on Russian oil buyers » (21 sept. 2026)
- The Tribune : « India examining details of new US tariffs on Russian oil buyers »
- RFE/RL : « Trump Signs Russia-Iran Sanctions Bill, Putting New Pressure Tools At His Disposal » (sept. 2026)
- Baker McKenzie, Global Sanctions and Export Controls Blog : « US President Signs Russia and Iran Sanctions Bill with New Tariff Powers » (20 sept. 2026)
- Congressional Research Service : « Tariff Authorities in the Lindsey O. Graham Sanctioning Russia and Iran Act of 2026 »
- Forbes India : « Trump’s New Russia Law Explained: Why India Could Face 100% Tariffs »
- BusinessToday : analyse GTRI et « Will India cut down on Russian crude purchases due to US tariffs? » (sept. 2026)
- CNBC : « Trump gains a tariff weapon against China and India. Will he use it? » (17 sept. 2026)
- The Week India : « Will India, China face 100% tariffs over Russian oil, gas deals? » (19 sept. 2026)
- ThePrint : « India’s Russian crude imports set to fall in September amid tighter supply » (sept. 2026)
- PTI / Outlook Business / India TV : déclarations de Piyush Goyal sur l’accord commercial bilatéral (3 sept. 2026)
- RFE/RL : « US Raises Tariffs On India To 50 Percent Over Russian Oil Purchases » (27 août 2025)



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